Emma de Caunes est une artiste complète. Aventurière, audacieuse, entière, elle avance dans ses projets, la curiosité au ventre, et le cœur grand ouvert. Au théâtre comme au cinéma, elle donne tout. Quand elle aime, elle ne compte pas. Et les livres, elle les aime, à la folie ! Car la lecture chez Emma, c’est avant tout une histoire de famille. Transmission par les gênes, et par le cœur : dans la famille de Caunes je demande la mère, le père, la grand-mère, la fille… Attention, Emma est une serious reader. Pas sérieux, s’abstenir !

 

RW : Emma de Caunes, quelle lectrice êtes-vous ?

Je lis beaucoup, mais je lis plein de trucs en même temps. Parce qu’en fait, en fonction de mon état du jour, à part si je suis vraiment plongée dans un roman qui me captive et là, je peux même au milieu de la nuit me réveiller et reprendre ma lecture ; parfois j’ai envie juste de lire un truc sur un sujet précis. Les essais m’intéressent autant que les romans. En ce moment je suis pas mal branchée aussi sur des ouvrages de spiritualité. Donc je peux passer d’un truc un peu philosophique à un roman, plus léger, ou pas. Mais c’est vrai que souvent j’ai trois livres en même temps sur ma table de chevet, et je passe de l’un à l’autre.

RW : Vous ne terminez pas forcément un livre pour en commencer un autre ?

Non. Mais j’aime même bien faire comme ça en fait. Faire coexister plusieurs histoires. Là en ce moment je m’intéresse de près aux histoires de vie après la mort, de spiritualité et tout ça… Et du coup je lis un livre de Deepak Chopra qui m’intéresse vachement, mais en même temps j’ai commencé un roman que j’adore aussi, donc je valse de l’un à l’autre. Et puis parfois je lis de la poésie le soir avant de m’endormir, j’aime bien aussi.

 

RW : J’ai vu aussi que vous lisiez pas mal de nouvelles…

J’aime bien les nouvelles. Mais c’est plus un rythme de vie. Quand je suis en train de bosser, j’ai plus de mal à lire ; quand je suis sur un film, ou que je suis dans un personnage, ou que je suis sur une pièce, j’ai du mal à me lancer dans autre chose. Par contre, c’est vrai que pour le rythme de vie au quotidien de la vie « normale », les nouvelles j’aime bien. Et j’aime bien m’attaquer à des gros pavés en été quand je sais que j’ai un mois ou deux devant moi.

 

RW : J’ai aussi pensé à la nouvelle par rapport au cinéma, au scénario parce qu’il y a une dimension très scénaristique dans la nouvelle, dans l’efficacité…

Oui c’est un exercice de style que je trouve fort quand il est réussi. Mais aussi parce que je m’ennuie vite moi, c’est un peu mon problème dans l’existence, j’aime bien passer d’un univers à un autre…

 

RW : Premier souvenir un peu madeleine de Proust d’un livre ?…

Alors il y en a plusieurs… J’avais adoré les « Exercices de style » de Queneau je me souviens que tout à coup je trouvais génial cette capacité à jouer avec un sujet raconté de plein de manières différentes. Et quand on est petit je trouve que c’est une très bonne initiation pour donner le goût de la lecture à des enfants. Après, je me souviens du premier émoi vraiment fort, ça a été « Charlie et la chocolaterie », et ça a été aussi « Le vieil homme et la mer », ce livre m’a super marquée. En plus parce que j’avais un grand père marin, ma famille bretonne, la mer est dans nos gênes. Je crois que j’ai lu en 6ème.

Le vieil homme et la mer, Hemingway         CHarlie et la chocolaterie, Roald Dahl     exercices_de_style


RW : D’où vient votre goût de la lecture ?

Mon père avait fait un truc super quand j’étais petite : il m’avait ouvert un compte chez un couple de libraire, qui s’appelait Mr et Mme Pin, parce que lui-même petit il avait eu un compte chez eux ; et je trouvais que c’était une idée géniale. J’y allais quand je voulais, je pouvais prendre les livres que je voulais, et il y avait Mr et Mme Pin, qui était un couple de petits vieux, qui me conseillaient des lectures. C’était super ça. Je ne l’ai pas fait longtemps. Je ne l’ai pas fait beaucoup. Mais je me souviens que c’était super. L’idée de pouvoir rentrer comme dans un magasin de bonbons,  free style ! Evidemment je ne partais pas avec 200 livres, je partais avec un livre ou deux. Mas c’était mon truc à moi, ça me responsabilisait.

 

RW : C’est incitatif en fait…
Oui. Complètement. Tu peux y aller, tu choisis ce que tu veux. En plus les gens te connaissent, à force de te voir, ils connaissent tes goûts. Donc ils te conseillent des choses en fonction de ta personnalité, de ce que tu cherches à lire. Donc c’est vrai que j’ai eu cette chance là, moi. Et puis je viens d’une famille de gens qui aiment les mots. J’ai toujours été très incitée à lire par mes parents.

 

RW : Et ce goût de la lecture, il vous a jamais quittée?
Non. Les périodes où je lis moins, c’est les périodes où je travaille vraiment. Parce que pour moi quand je suis dans un film, ou dans une pièce, quand je suis dans l’atmosphère d’un metteur en scène ou d’un auteur, j’ai du mal à en sortir. Ou alors, comme là je l’ai fait pour la pièce « La rivière » , je n’ai lu que du Sylvia Plath, et du Tedd Hugues ; même un peu d’Anaïs Nin. Mais je suis restée dans l’univers parce que ça me faisait du bien, ça me nourrissait, ça nourrissait mon histoire quoi. Je sais qu’à un moment j’avais un projet de faire un film dans lequel je devais jouer Kiki De Montparnasse, bon le film ne s’est pas monté, mais c’est vrai qu’à l’époque je me souviens que je galérais parce qu’il n’y avait pas eu grand chose. Kiki elle a écrit un journal. J’ai lu son journal, mais après j’étais très en demande, alors du coup je me suis lu Breton, je me suis lu plutôt des biographies sur cette époque…

 

RW : Parlons des livres qui vous ont marquée ….

Alors il y en a plein… On va parler de la phase ado… L’écume des jours de Vian : sacré effet. Boris Vian parce que tout à coup c’est tout ce que j’aime dans la bargerie. J’aime bien l’absurde. Et je me souviens qu’il y avait cette idée archi poétique que j’adorais. Parce qu’à la même l’époque je découvrais Prévert, que j’aime toujours autant d’ailleurs aujourd’hui. « Paroles » de Prévert, c’est un livre de chevet qui ne me quitte pas. Et puis voilà il y a quand même le côté histoire d’amour, sentimental, je pense c’était un peu mes préoccupations de l’époque. Après je me souviens aussi d’Albert Cohen, alors ça, je crois que j’ai du le lire trois, quatre fois ce bouquin. Il m‘a retourné le cerveau, sauf qu’après je ne voulais trouver qu’un Solal. Un peu compliqué (rire). Qu’est ce que j’ai aimé.

Boris-Vian_l-ecume-des-jours       paroles prévert histoires naturelles jules renard toulouse lautrec

Après qu’est-ce que j’ai adoré aussi ?.. Dans l’ordre…
Jules Renard. C’est grâce à ma grand-mère. Ma grand-mère était une grande dingue de Jules Renard. Elle m’a fait lire son « Journal », et ses « Histoires Naturelles ». Et alors là c’est pareil, il y avait ce truc poétique et absurde et drôle. Tellement drôle. Hyper Moderne. J’ai retrouvé une édition qu’elle m’a offerte des « Histoires Naturelles », d’époque avec les dessins à l’encre de chine des animaux. Vraiment tellement joli quoi. Et ma mère, elle, elle m’a initiée à Colette, là on est un peu dans la littérature des animaux (rire). C’est un souvenir très doux. Moi j’avais, et j’ai toujours d’ailleurs, une trouille énorme des araignées. Et ma mère me lisait un passage dans je ne sais plus lequel de Colette où elle parlait d’une grosse araignée qu’elle avait dans un coin de sa chambre. Tous les soirs elle se faisait un chocolat dans une chocolatière, et elle racontait que l’araignée descendait doucement avec son fil pour aller boire du chocolat, et elle remontait toute grosse, elle avait vachement plus de mal à remonter sur son fil. Elle essayait par tous les moyens de me virer ma trouille des araignées mais ça n’a pas marché (rire). Mais passer par la littérature pour se débarrasser des peurs, c’était joli aussi.

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Emma de Caunes reading « The Catcher in the Rye » de J.D. Salinger // © Francesca MANTOVANI / READING WILD

RW : Chez vous la littérature c’est une affaire de famille et de transmission finalement…

Oui ! Mon père après, il m’a beaucoup plus initiée à la littérature américaine. C’est à dire que j’ai un truc très masculin dans mes goûts de bouquins. Parce que j’ai lu tous les Frédéric Dard, les San Antonio… (rire). Tous les bouquins qu’il me disait de lire, je les lisais… Stevenson j’ai adoré. Les romans d’aventure j’adorais ça aussi. D’ailleurs plus tard, il m’a fait lire un bouquin génialissime de Björn Larsson, un auteur contemporain, qui s’appelle « Long John Silver ». En fait le bouquin part du principe que Long John a vraiment existé, et que c’est Daniel Defoe qui l’a croisé dans une taverne  – parce que tu sais qu’aujourd’hui, il y a encore des gens qui continuent de chercher le trésor, en pensant que le trésor existe, c’est quand même extraordinaire. J’adore ce genre d’histoire, ça me fascine. T’imagine le groupe de mecs qui partent, et qui continuent à chercher. Et c’est vrai que petit quand on lit le livre on pense toujours qu’on va trouver le trésor.

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Et puis, après mon père m’a  initiée plutôt à la littérature plus contemporaine américaine, et j’ai aussi un peu découvert par moi-même : Raymond Carver, Richard Brautigan, Salinger, Russel Banks que j’adore aussi, Nick Hornby…Moby Dick de Melville !  Alors ça aussi ça fait partie de mes grands classiques. En fait oui. Romans d’aventure, quand il y a la mer dedans… C’est un truc qui m’a toujours beaucoup plus…

 

Ah oui, Jim Dodge aussi : « Not fade away ». Jim Dodge Not fade awayIl faut absolument le lire. C’est extraordinaire. Je l’ai lu il n’y a pas très longtemps. Je me suis tellement régalée. Epoque Beatnick , fin 60. C’est dément. Il a écrit peu de bouquins Jim Dodge. Un peu roman initiatique, j’ai adoré.
John Niven. Brett Easton Ellis, un peu plus tard.

 

 RW : Le livre que vous aimez offrir ?

« L’usage du monde » de Bouvier : quand j’ai commencé à voyager c’est devenu ma bible, et c’est un livre que j’ai beaucoup offert à mes amis qui aiment voyager. Et puis en plus ça me rappelait mon grand-père qui a fait pas mal d’explorations. L'usage du monde nicolas bouvierIl est parti au pôle nord avec Paul-Emile victor, il est parti sur une île déserte sur une île marquise tout seul avec son chien dans les années 50 pour vivre une expérience. C’était un homme assez aventurier. Donc il m’a donné un peu le goût de cette littérature aussi. La littérature de voyage.

 

 

RW : Des femmes que vous aimez lire ?
Sagan, Sylvia Plath, Dorothy Parker que j’adore. Tiens en ce moment je lis Benoîte Groult. C’était la première femme de mon grand père. Je suis dans « Ainsi soit-elle » que je trouve incroyablement moderne. Parce que je me dis quand même… Elle a écrit ça en 1975 je crois, ça n’a pas pris une ride malheureusement. C’est bien triste d’ailleurs que ça n’ait pas prise une ride parce que ça prouve à quel point les choses ont bien peu bougé. C’est bourré d’humour. Ça dit des choses qu’on sait, mais qui tout à coup en mettant des mots dessus paraissent folles sur ce que les femmes subissent encore aujourd’hui… Ce qui m’amène naturellement à Paul Guimard, qui était le mari de Benoite, « Les choses de la vie » ! C’est juste une merveille de merveille !

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RW : Avez-vous un livre de chevet ?
Dans les bouquins que je garde toujours près de mon lit et que je lis par chapitre, il y a « La psychanalyse des contes de fée » de Bruno Bettleheim, parce que je suis très branchée psychanalyse et tout ça.bettleheim-psychanalyse-des-contes-de-fees Ce qui intéressant c’est ce principe de décortiquer les contes de fée : pourquoi on a besoin d’avoir peur, comprendre les schémas, comment on est construit par rapport à ces contes qui hantent notre culture, et qui nous conditionnent. C’est génial son analyse du petit chaperon rouge, son analyse de Peter Pan. Et il y a aussi Clarissa Pinkola Estés « Femmes qui courent avec les loup ».

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C’est vraiment plus sur la nature sauvage de la femme….Ça va assez bien avec « Ainsi soit-elle » de Benoite Groult d’ailleurs parce que quelque part, ce que ça dit, c’est qu’on a tous les super pouvoirs à l’intérieur de nous, et qu’on a une société patriarcale qui nous demande de les étouffer, et de nesurtout pas les laisser sortir…

 

 

RW : Par rapport à tous les réseaux sociaux, toutes nos activités, vous trouvez encore le temps, de lire ?

J’avoue que je suis assez « série-maniaque », « sérievore » et c’est une vraie addiction… C’est un pousse-au-crime parce qu’en plus tu dors beaucoup moins bien avec l’écran… J’ai réussi à doser, me faire un ou deux épisodes maxi, et à enchaîner avec un bouquin au moins 20 minutes pour m’endormir. En plus je suis quelqu’un qui rêve beaucoup. Je crois qu’on rêve tous beaucoup mais peut-être que moi je me souviens plus de mes rêves. Et apparemment j’ai un super pouvoir qui est que je peux, quand je me réveille, retourner dans mon rêve. Parfois, pas à chaque fois. Ça dépend de comment je me réveille, si je me réveille parce qu’on me crie dessus, ou qu’il y a un téléphone qui sonne, ça va me réveiller trop brusquement, mais si on me réveille en douceur, et que j’entends ma fille qui se lève pour aller à l’école ou je ne sais pas quoi, et que je fais « hop, hop, hop, j’y retourne ». Donc du coup, j’ai l’impression que les rêves c’est vraiment lié à la littérature. La littérature, c’est indispensable à la rêverie, à l’imaginaire. C’est à dire que moi je sais que, chez moi, ça fait bosser énormément mon imaginaire. Et donc c’est comme un palier indispensable pour passer dans un état de sommeil qui m’emmène dans des contrées lointaines.

RW : Et justement dans un monde d’images où l’on nous impose un peu un imaginaire, vous pensez que les plus jeunes arrivent encore à trouver ce plaisir dans la lecture ?

J’ai vécu une expérience avec ma fille et les enfants de mon mec il y a deux ans sur un bateau. On n’avait pas de wi-fi, on avait interdit les écrans… Du coup les gamins se sont mis à lire : ils ont dévoré des bouquins pendant tout l’été. En fait c’est ça : moi je conseille aux gens de trouver des endroits de vacances sans wi-fi pour les gamins, c’est la meilleure solution, non ? Ou alors de planquer l’équipement wi-fi. En même temps on peut même pas leur reprocher, ils sont nés avec des écrans, c’est cette génération. Au début je me suis dit oulala comment ça va se passer, et en fin de compte, ils avaient tous apporté des bouquins qu’ils ont tous dévorés, et ils étaient ravis d’avoir lu. Et ils n’avaient qu’une envie : c’était après le dej, de retrouver leurs bouquins. C’était un bonheur de les voir lire comme ça tout le temps.

 

< Entretien réalisé à Paris – Mai 2016 >

 

Ecoutez le podcast extrait de l’interview d’Emma de Caunes #bonustrack Melville, Queneau, Vian, Salinger, Colette : retrouvez la reading liste d’Emma de Caunes

 

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